Le départ


«Tras-tu le chercher?», demanda-t-elle tout bas, comme si ce n’était pas un ordre, comme si c’était deja fait. Pour l’occasion, elle prenait ce ton aimable qui dissimulait son caractère dominateur, peaufiné au fil des ans. Son injonction, répétée jour aprés jour, avait perdu de son mordant, devenant une supplique pitoyable de vieille femme incapable de voir un âne à deux pas. À cause d’elle, car sinon elle était capable de veiller toute la nuit comme si son âme avait quitté son corps, ce qui m’empêcherait de dormir, alors je dus m’habiller et partir à pied au village, pour le chercher.

Je le ramenais, à califourchon devant moi, l’air endormi. À l’horizon scintillaient les derniers flamboiements bleus et rouges d’une journée où nous nous sentions tous deux fourbus.

Toujours il me laissait faire, à bout de force pour s’opposer à quiconque, surtout pas à sa femme et à son fils, mais il n’avait guère envie de se retrouver à la maison. Ce qui l’y attendait l’excédait, tout ce grabuge, ces scènes de jalousie, ces vociférations de femme frustrée qui l’obligeaient à courir dans tous les sens, à serrer sa tête dans ses mains, à l’écraser contre un oreiller ou sous un jet d’eau, tout pour ne plus voir ni entendre. Ne pas voir ni entendre, par exemple, que j’avais hérité de ses tares et que j’avais toujours la tête dans les nuages.

D’ailleurs, je n’étais pas le moins du monde convaincu de ce que je faisais, j’étais las de satisfaire un désir à moitié désiré car en définitive, si elle l’attendait, c’était précisément pour lui crier après et lui demander pourquoi il ne se décidait pas à partir pour nous laisser seuls. J’étais excédé bien faire ce que je faisais, aller le chercher tous les jours ou presque, à la tombée de la nuit, du côté des combats de coqs, du bar et des tables de jeu, d’essuyer sa bave et de le ramener sur son propre cheval, assis devant moi, en l’attrapant sous les bras comme un sac ou une grande caisse qui menaçait de se briser.

Au moment où il paraissait le plus faible, comme absent, avec ses jambes pendantes qui s’accrochaient parfois dans les hautes herbes, soudain, il me retira la bride des mains, stoppa le cheval et m’ordonna de descendre.

Il me dit qu’entre lui et moi, il n’y avait jamais eu de secrets. «Tiens, tu vs voir…» Convaincu que je m’attendais à quelque démonstration de sa part, il se mit à m’avouer, sans hésiter, des secrets qui apparemment étaient les miens.

Il racontait l’histoire insignifiante de ma courte vie, la retournait à l’envers comme un gant, la secouait et, chose curieuse, certains épisodes qu’il n’avait vraiment pas de raison de connaître, se détachaient et tombaient par terre. On aurait dit qu’il avait toujours vécu en fonction de moi, me tenant par la main ou me suivant de près partout, alors que nous savions tous les deux qu’il n’en était rien. Il donnait l’impression que le seul but de sa vie avait été de savoir ce que je faisais, mais pas seulement ce que je faisais à chaque instant, qui je fréquentais, où j’allais, mais aussi mes pensées, mes sentiments, mes réflexions. En l’écoutant, je voyais défiler sur un écran mes rêves et mes cauchemars. Il mettait à jour mes projets avec des jeunes de mon âge, y compris des craintes et des ambitions que je ne me rappelais pas avoir jamais formulées, de même qu’un doute que je n’osais pas affronter, méme en rêve. Mes secrets, il les extirpait de sa gorge comme s’il plongeait la main dans un chapeau pour y pêcher des numéros gagnants. Il mentionna enfin mon plan de fuite.

Plus rien ne me liait à la misère répugnante du lieu où j’étais né, où j’avais grandi, c’est pourquoi je ne pouvais toucher ou regarder quelque chose sans le briser ou le mettre en pièces en imagination. Tout ce que je connaissais se diluait au moindre contact sans laisser de trace en moi; c’était aussi insignifiant que la disparition de l’ombre dans un tiroir quand on craque une allumette. Pour résoudre mon petit problème du dégoût de mon entourage, je n’avais à vrai dire qu’une alternative: quitter le pays ou quitter le pays.

Il parla du radeau que j’avais fabriqué avec deux copains à l’embouchure du fleuve. II me fít face: «Que nous promets-tu? Des lettres? Ta mère est aveugle. Un coup de téléphone de temps à autre?»

II se sentait perdu au sein d’une mer déchaînée, cerne par d’énormes vagues sombres. À son âge, la mort n’était pas le pire des châtiments, il voyait une sanction plus grave dans le fait de dériver, de flotter dans le néant, sans rien savoir, sans recevoir de nouvelles d’un fils parti une nuit pour ne plus revenir. Parfois, la voracité de l’océan ne laissait même pas un morceau de bois en guise de consolation, ni une tache de sang, ni même une ombre sur l’écume ou sur le sable pour aller y pleurer.

Il tenta de me prendre le bras sans descendre de sa monture, pour attirer ma main vers lui et renforcer ainsi ce qu’il allait me dire, mais il ne m’atteignait pas et faillit perdre l’équilibre. «On a toujours besoin de toucher la partie du corps qui nous fait mal», dit-il. C’était une phrase trop longue pour la quantité d’alcool qui, à cet instant, devait couler dans ses veines.

Elles assombrissaient son âme, certaines histoires que l’on racontait sur des parents qui avaient fini en fantômes vivants car, privés de nouvelles, ils refusaient de perdre espoir et ils erraient jour et nuit sur les plages en criant le noms de leur fils, les yeux brûlés par le sel et le rayonnement.

Le ton de sa tirade était passé d’une simple réprimande à un sermón et j’y perçus un intérêt, une sincérité, des plus insolites chez l’homme que j’avais toujours connu. C’était comme une emphase moralisante, des mots qui, dans sa bouche, semblaient empruntés à quelqu’un d’autre. Jouait-il à se transíormer une fois de plus, sous mes yeux, en héros d’époques révolues, en se voyant sur l’écran imaginaire où il avait fait défiler des scènes de ma vie? En héros que je n’avais pas eu le temps de voir en action en raison de mon âge? Eprouvait-il de nouveau dans ses veines l’ardeur et la témérité avec lesquelles, un jour, il s’en fut à la guerre?

Elle veillait toujours à ce que personne ne critique le manque de force masculine dans sa maison. Quant à moi, depuis mon enfance, je m’occupais des animaux, je trans­portais l’eau et le bois et je posais des barbelés —comme si l’homme de la maison n’avait dû s’absenter que pour une minute— alors que, croyait-elle, je pouvais me répandre en lamentations ou me laisser envahir par la colère en l’accusant de gâcher nos vies. Après quoi, elle mettait les choses au point en prenant les devants sur toute exigence de divorce de la part de son fils, disant que lorsqu’ils étaient tombés amoureux, c’était une autre époque et surtout, qu’il était un autre homme. Je devais comprendre que s’il était ainsi maintenant, c’était précisément en raison du courage qui ne lui avait pas manqué en d’autres temps.

Ce respect qui peut-être, chez elle, recélait une bonne dose de peur, elle me le transmit tout naturellement. Nous n’évoquions jamáis la guerre devant lui, même si c’était lui qui abordait le sujet, s’il affirmait, par exemple, que les biens de ce monde étaient fort mal répartis, et puis l’ingratitude, le manque de considération, être la cible de tant de critiques. On lui devait beaucoup d’égards pour ses exploits, comme une pensión à vie, Elle évitait toujours d’entrer dans les détails et j’en faisais autant par mon silence. Pour qu’il ne se sente pas coupable? Je n’en sais rien. Pour lui éviter d’admettre le changement déplorable de sa vie? Probable. J’ai soupçonné parfois que, sous la chair dure de ses cicatrices et son passé visible, une erreur encore plus grave que d’esquiver mal une baïonnette le guettait: un moment de lâcheté peut-être… ou de trahison. Une chose que ni lui ni elle ne voulaient plus affronter. Une vilaine blessure qu’un geste de travers pouvait rouvrir?

Aussi concentré que s’il démontait un jouet, il affirma qu’il existait une autre forme de pauvreté moins facile à classer, elle était pire que la mort, qui est seulement une coupure nette.

En le trouvant, j’étais dégoûté par ses vêtements souillés de vomissures mêlées à la terre des lieux où il s’amusait, se vautrait et parfois, s’endormait. Je me sentáis dégoûté et en même temps honteux d’étre dégoüté par mon propre père, au point que j’avais choisi d’y penser le moins possible, de ne pas le regarder et j’essayai d’avoir l’esprit vide, tout en le portant dans mes bras pour le ramener á la maison.

Quand ils se disputaient, elle hurlait qu’elle préfèrerait qu’il s’en aille une fois pour toutes. Ils s’accusaient mutuellement. Sauf que lui, il ne dissimulait jamáis, contrairement à elle, son impuissance, qu’il l’approuvait entièrement et partageait avec elle un rejet total du vide et de la saletè de leur propre vie. À la maison, le plus clair de son temps se déroulait, outre le sommeil et la gueule de bois, en préparatifs pour ressortir: dans la salle d’eau, il s’aspergeait avec un cruchon et devant son miroir, il se coiffait et se parfumait à d’eau de Cologne. Étrangement, il la préférait à la rose, pourtant plus chère et il la liquidait très vite.

Elle la voyait venir, elle aussi, ma tentative de partir du pays et elle l’en rendait entièrement responsable, c’est pourquoi elle le supportait de moins en moins car, à son avis, j’étais le résultat du gâchis de la vie qu’il menait entre le jeu, les putes et l’eau-de-vie. Mais le pire était devant eux si je m’en allais. Et si je me noyais?

Comme par un réflexe inconscient, il trouva encore le temps, de se défendre. Il affirma qu’il n’était pas le pire mari du monde. Au contraire, car il connaissait la vie, c’est pourquoi il la menait avec les mêmes tensions que les gens normaux, des plus ordinaires: il pouvait me l’assurer, dit-il, lui qui avait tellement vécu et avait assisté à toutes sortes d’horreurs. Oui, c’était logique qu’il ait une conception différente de la vie, d’autant qu’il était un homme, et un homme encoré robuste, débordant de santé et, de surcroît, beaucoup moins âgé qu’elle, hélas. Il essaya encore une fois de m’agripper, peut-être pour me prouver sa jeunesse. Cette fois, tout en gardant l’équilibre, il ne put me saisir le bras.

II regardait autour de nous, en silence, s’appuyant sur les étriers. Le souffle du cheval me calmait. L’animal, pris en étau entre ses jambes, semblait paralysé. Je me tins immobile.

II cracha de côté. II leva la tête et, soudain, me demanda pardon. Des petites éclaboussures d’alcool brillèrent sur sa figure. II donnait l’impression d’avoir emmagasiné tout l’air dans ses poumons, quand il parla comme pour vomir d’un coup tout ce qu’il avait bu et mangé pendant des années.

La politique de la terre brûlée répandait sur le pays un silence sépulcral. Des paysans délogés, expulsés de leurs fermes et encerclés dans les villes, mouraient comme des mouches. Dans ces conditions, ils étaient très rares, ceux qui voulaient maintenir la flamme de l’insurrection, de plus en plus rares, sauf une bande d’êtres faméliques qui parvenaient très péniblement à affronter les éléments. On ne trouvait pas de nourriture à se mettre sous la dent, ni d’hommes pour prendre la place de ceux qui étaient tombés au champ d’honneur. Ainsi, par la famine, les colonisateurs allaient mettre fin à un combat qu’ils étaient incapables de remporter par l’épée. Alors, au sommet des montagnes, les Noirs, ces esclaves fugitifs des plantations sucrières, pour qui la reddition et le retour seraient toujours plus insupportables qu’une simple blessure d’amour-propre, se mirent en cercle. Ils instaurèrent la paix entre leurs divinités qui parlaient des langues différentes et ils arrivèrent à un accord au rythme des tambours. Ils auraient une dernière opportunité dans cette guerre. Dès lors, ceux qui étaient morts, victimes des hostilités et de la famine, pourraient revenir. Si le cadavre d’un insurgè était récupéré et enseveli, trois jours aprés, on lui permettrait de refaire le chemin entre la vie et la mort, de sortir, de se remettre debout sur la terre pour atteindre les siens et se réincorporer à la lutte inégale. Néanmoins —et ce fut là l’unique serment que ees puissances sauvages voulurent arracher à leurs dévots—à l’issue des combats, en moins de trois autres jours, chaque mort devait payer sa dette envers la terre et revenir sur ses à la recherche du trou qu’il avait laissé vide. Quant aux récalcitrants, ceux qui arriveraient en retard, ne serait-ce que de quelques heures, un châtiment tres cruel les attendait: afin d’accéder pour la seconde fois au repos éternel, ils resteraient sur terre et au seuil de la mort, le même nombre d’années de leur vie, à se décomposer, mais vivants, douloureusement conscients, tant que subsisterait quelque chose de leur corps.

À la fin de son histoire, le soleil s’était couché et lui, mon père, empoignait encore la bride du cheval. Il scrutait l’horizon par-dessus les arbustes, où l’on distinguait à peine l’éclat intermittent de la mer. À travers deux questions, il s’efforça de me faire quitter ces époques brumeuses où il m’avait transporté, pour me ramener ici-bas, ce soir où nous deux, face à face, nous avions peur. «C’est gênant, cette poussière dans l’œil», dit-il en plaisantant, pour soulager la tension. En vain. II essayait de sécher ses larmes avant qu’elles ne coulent, mais il pleurait comme pleurent tous les ivrognes au souvenir de quelques-unes de leurs fautes et de leurs manquements, comme un enfant, inconsolable. Il enfonça ses mains dans les poches de son pantalon, puis de sa chemise.

Tout d’abord, il me remit un flacon, le glissa entre mes doigts avec d’infinies précautions, comme si son couvercle ne tenait pas, ensuite, il s’ôta une chainette en or, prit un peigne, des billets et de la monnaie. II me demanda de bien tendré mes paumes pour me donner les pièces. «C’est tout, dit-il en fouillant encore dans ses poches, donne cela à ta mère.»

II ne se rappelait pas de l’endroit exact où on l’avait enterré, mais c’était loin, en pleine forêt et d’où nous étions, il ne savait pas s’orienter pour me guider, du moins ce fut sa manière de se disculper. Il espérait que je le cherche et que je le trouve car, pour ce faire, j’avais ma jeunesse et toute une vie devant moi. À la différence de ce qui se passe avec l’océan, quand on se perd sur terre, on peut marcher dessus, circuler dans tous les sens, comparer et suivre ses traces jusqu’à l’endroit où se trouveraient ses restes, ce qui subsisterait de lui.


L’île errante, Nouvelles traduites de l’espagnol (Cuba) par Liliane Hasson, Orizons, Paris, 2011.